#2.1 : The Last Day on Earth par Solenne Pourbaix

Publié le par Mina

solennepourbaixBPremière auteur qui inaugure la deuxième session de On attend de vous lire !, il s'agit de Solenne Pourbaix

Elle nous propose une nouvelle sur le thème : "Je suis enceinte et demain c'est la fin du monde". Bonne découverte — c'en est une pour moi aussi ! (^-^)

 

 


 

 

 The Last Day on Earth.

 

 

 

            22/03/2012 :   C'est fabuleux ! Je viens de faire ma prise de sang et... je suis enceinte ! Cette fois c'est bon ! Après tout le mal qu'on s'est donné, les inséminations, les traitements hormonaux... Je suis enfin enceinte ! Naturellement, je préfère pour l'instant ne pas le dire à mes parents, Bertrand partage mon avis... On ne sait jamais. La dernière fois, ils étaient si heureux, la perte du bébé les avait presque plus traumatisés que moi.

            J'espère qu'il n'y aura pas de soucis cette fois-ci. Après deux fausses couches, même si là, je suis bien mieux suivie et entourée, je ne peux m'empêcher d'avoir peur. Mais le médecin me l'a dit, quand je serai enceinte de trois mois, on pourra se détendre. Je lui fais confiance, elle est très douée.

            J'espère aussi que ça ne posera pas de soucis au travail. Depuis qu'on a changé de patronne pour un patron, je suis un peu méfiante. Il n'avait pas l'air très sympathique et j'ai un peu peur qu'il me renvoie. Bertrand dit qu'il peut toujours essayer, s'il fait ça, il le colle devant le juge ! Je trouve ça amusant ! J'imagine bien mon super héros de mari du haut de son petit mètre soixante-dix avec ses cheveux blonds et sa gueule d'ange, attraper mon gros patron adipeux par sa queue-de-cheval pour le traîner au tribunal ! Hihi !

            En tout cas, je l'ai rarement vu aussi heureux. Il faut dire que vu l'ambiance à son travail dernièrement, je comprends que la moindre bonne nouvelle ou à peu près peut-être bonne nouvelle le réjouisse à ce point. Il sait se raccrocher aux petites choses... Petite chose qui arrachera la tapisserie et fera pipi partout. Oui, si cette fois ma grossesse se passe encore mal, nous prendrons un chiot !

 

 

            02/05/2012 :   Dernièrement j'ai mis les bouchées doubles au travail pour me faire bien voir de mon patron. Malheureusement, je commence à avoir du ventre et cet imbécile m'a dit : « J'espère que vous ne faites que de l'aérophagie, madame Imbert ! Il serait dommage qu'un congé trop long me force à vous remplacer ! » Ça m'a sciée ! « Mais bien sûr monsieur François Maison, il me suffira de chier sur votre bureau et j'irai tout de suite mieux ! » … Bien entendu, je ne lui ai pas du tout répondu ça mais ça m'aurait vraiment soulagée ! Dans tous les sens du terme !

            Enfin, au moins une bonne nouvelle, j'ai passé une échographie de contrôle et... tout va très bien ! Bertrand était le plus heureux des hommes ! Je le retrouvais comme il y a dix ans quand on flirtait au lycée ! Les yeux pétillants, le sourire radieux. Il a absolument voulu appeler ses parents en premier ! Ils étaient très heureux mais son père préfère rester un peu sur la réserve. C'est amusant, quand je le leur ai appris, c'était plutôt ma mère qui était réservée. Je les comprends, ils ont peur que l'on soit encore tous bouleversés si on devait le perdre. C'est un risque que n'a pas écarté le docteur, mais pour elle, tout se passera bien si on garde un suivi régulier ! Je suis sur un petit nuage et j'ai l'impression que rien ne peut m'atteindre ! Même pas mon abruti de boss !

 

 

            19/05/2012 :   Il semblerait que regarder le journal régional ne soit pas une bonne idée quand on est enceinte. Alors que ça aurait du me laisser de marbre, une nouvelle m'a... fait pleurer. J'ai honte. Pourtant ce n'est rien du tout ! Il n'y a même pas eu de mort ! Même pas un chat écrasé ! Juste une voiture dont le toit a été transpercé par une météorite de deux centimètres ! C'est ridicule ! Mais voilà, ça s'est passé à une trentaine de kilomètres d'ici et je n'ai pas pu m'empêcher de me dire que ça aurait pu être ma voiture ou celle de mon mari... Ou même l'un de nous deux ! Si un si petit machin a pu transpercer un toit de voiture, il devrait pouvoir transpercer un crâne ! Oh mon dieu quelle horreur, j'en ai des frissons partout. Je ne pourrai pas le perdre ! Je tiens bien trop à lui. Après tout ce que nous avons traversé ensemble, il m'a toujours soutenue, toujours aimée, j'ai trop besoin de lui ! Et voilà, je me remets à pleurer... Saloperies d'hormones ! Hier, j'ai même pleuré en regardant Die Hard ! C'est affreux !

 

 

            15/06/2012 :   Et voilà, nous avons pris confiance et acheté les premiers meubles de bébé ! J'ai pleuré à chaque fois qu'on me montrait une table à langer, un pyjama ou des petits chaussons ! Bertrand aussi pleurait mais lui c'était en voyant les étiquettes des prix ! Il est heureux bien sûr mais un peu moins ému que moi. Pour ma part, voir tout ça se concrétiser, me fait une drôle de sensation. Quand on a placé le lit dans la chambre, entre deux pots de peinture, que j'ai déballé les petits vêtements, je me suis sentie très perturbée. D'un seul coup, je me suis posée un millier de questions.

            Et si je n'étais pas à la hauteur ? Si je ne savais pas gérer le stress ? Les nuits blanches ? Les couches ? Les pleurs ? Et pourtant j'ai déjà envie de le... ou la serrer dans mes bras, de voir ses mains minuscules serrer mes doigts, sa bouche minuscule téter mon sein, ses pieds minuscules s'agiter sous les chatouilles. Oh non, je pleure encore ! Quelle madeleine en ce moment !

            Ma mère se moque de moi mais elle était pareille d'après mon père ! Eux aussi, d'ailleurs, ont eu ces doutes, mais il semblerait qu'ils ne m'aient pas jetée au fond d'un lac parce que je braillais trop. Selon maman, se poser toutes ces questions est un bon signe, elle est sûre que je serai une bonne maman, Bertrand un bon papa et elle, une encore meilleure grand-mère ! La mère de Bertrand d'ailleurs a dit qu'elle était bien trop jeune pour être grand-mère et qu'elle ne voulait pas être appelée mamie ! Elle plaisantait bien sûr mais du coup nous avons passé un long moment à trouver des surnoms idiots et nous avons bien ri ! Donc j'ai pleuré. Normal !

 

 

            04/07/2012 :   Je m'inquiétais un peu de ne pas sentir le bébé bouger alors que mon ventre devient de plus en plus... encombrant. Mais en fait, si, c'est bon, ça bouge ! Je suis rassurée ! C'est une sensation en même temps étrange, pas très agréable, et merveilleuse ! Mon bébé est vivant ! Il est vivant et il va bien ! Dans quelques mois il pleurera pour son biberon ou sa couche, il rampera après ses jouets, il passera son BAC (pour ça il y a encore un peu de temps), il nous mettra à l'hospice et paiera nos retraites ! C'est beau ! C'est l'avenir ! Quand je pense qu'un an plus tôt je ne croyais plus à rien, je ne pouvais même plus penser à avancer... Mon avenir se résumait à ma prochaine visite chez le gynéco... Je me sens revivre ! Bertrand a même parlé de refaire une lune de miel quand le bébé serait assez grand pour être confié à ses grand-parents. Lui qui n'avait plus parlé projet depuis ma première fausse couche... J'ai l'impression de redécouvrir que le monde existe et peut être merveilleux, coloré, parfumé, vivant... Comme si nous avions arrêtés de vivre jusqu'à présent. Je n'ai jamais été aussi heureuse ! Je pense déjà au petit frère ou la petite sœur alors que je ne connais même pas encore le sexe de celui-là !

 

            J'ai encore pleuré ! C'est affreux ! Je regardais les infos, tranquillement, et ils ont parlé d'accidents. Il y a eu une pluie de météorites, ils nous en ont fait tout un foin, je ne sais plus pourquoi, mais en tout cas tout le monde était dehors... Et il y a eu deux morts dans la région ! Un homme tué en voiture car une météorite de cinq centimètres à traversé son capot, et un enfant qui regardait ça avec sa famille dans son jardin. Il est mort sur le coup c'est affreux ! Mes parents regardaient cette pluie d'étoiles filantes ! Ça aurait pu leur arriver ! Et depuis quand des foutus cailloux de l'espace nous tombent dessus comme ça ? Aussi souvent ? Quand je pense qu'une famille vient d'être décimée par un fichu caillou ! DEUX familles ! Mais perdre son enfant ainsi, dans un moment de joie... leur peine doit être immense. Si ça nous arrivait à nous, je ne sais pas si je pourrai me relever. Une fausse couche c'est terrible mais au moins, on n'a pas le temps de construire quoi que ce soit avec l'enfant... enfin... l'embryon. Mais là, c'est affreux, il avait neuf ans ce petit garçon ! Il avait toute la vie devant lui ! Toute la vie devant lui... Quelle expression idiote... La preuve que non il ne l'avait pas. C'est injuste et terrible... déjà que Bertrand me dit que je serai une mère poule, là, il est hors de question que mon enfant sorte sans casque ni armure !

 

 

            28/07/2012 :   Je suis un peu perplexe après mon échographie. Mais commençons par la bonne nouvelle ! Le bébé est en pleine forme, la maman aussi et... c'est une petite fille ! Le sourire du papa quand on nous l'a annoncé était merveilleux ! J'ai l'impression que depuis le début de ma grossesse, il a rajeuni de dix ans ! Il est tellement plus drôle, plus spontané, plus souriant... Plus beau, je suis retombée amoureuse de mon mari comme si je le voyais pour la première fois et que j'avais de nouveau quinze ans...

            En revanche, ma joie a été de courte durée, très vite remplacée par un léger stress. La gynéco m'a dit qu'elle avait lu dans un journal sur internet que des scientifiques avaient repéré une énorme météorite, ou astéroïde, ou je ne sais plus quoi, qui approchait de la terre. Ils disent qu'elle pourrait percuter notre planète, comme la multitude de petites météorites depuis quelques mois.

            Je ne sais pas ce que vaut son information, si elle a vérifié ses sources, recoupé avec d'autres journaux peut-être plus sérieux, mais je commence à la connaître et elle est plutôt du genre sérieux. Je ne vois pas pourquoi elle dirait ça en l'air. Pour faire peur à une femme enceinte ? Je ne pense pas que ce soit dans son intérêt... Toujours est-il que depuis, plus j'y pense, et plus je me dis que c'est plausible. J'ai en effet trouvé quelques informations qui en parlent sur Internet mais il y a tellement de choses plus ou moins valables que je ne sais pas quoi en penser.

            Enfin peu importe ! Pour l'instant, ce qui me préoccupe c'est de savoir si je prends à ma fille une peluche de girafe ou d'éléphant pour lui donner comme doudou quand elle sera assez grande !

 

 

            15/08/2012 :   Je suis fatiguée en ce moment. Mon ventre commence à me gêner pour dormir... Sans parler de tous les joyeux à-côtés dont on oublie de nous parler... Les maux de ventre, les hémorroïdes, le besoin de faire pipi toutes les deux minutes... J'ai en plus l'impression d'être de moins en moins patiente. On recommence à s'engueuler avec Bertrand. Cette nuit, il a même dormi sur le canapé. Ce matin, je lui ai fait des excuses mais il a raison, je deviens odieuse avec tout le monde. Je suis angoissée.

            Pour rajouter aux joyeusetés, papa a fait un AVC et a été hospitalisé, heureusement à temps, il n'a pas de séquelles, mais on a tous eu très peur et j'avoue qu'encore maintenant, même s'ils nous ont dit qu'il allait bien et pourrait sortir bientôt, le temps de passer quelques examens complémentaires, on ne sait jamais... Perdre mon père juste avant d'avoir mon bébé aurait été une épreuve que je n'aurai pas les épaules d'affronter.

            Épreuve d'ailleurs aussi de regarder les informations le soir. L'information sur la météorite était réelle. Ils en ont parlé mais ils ne savent pas si elle va heurter la terre ou la frôler. En tout cas, ils restent assez vagues sur le sujet. On ne sait rien de sa taille, de la date d'impact éventuel, des moyens mis en œuvre pour l'arrêter ou la détourner... C'est ce qui fait croire à Bertrand que c'est grave. Il m'agace à être négatif comme ça...

 

 

            30/08/2012 :   Bon... Je ne sais pas ce que ça veut dire, mais au journal, ils ont reparlé de cette météorite, ou comète, ou je ne sais quoi... Au début ils ont dit qu'elle devait frôler la terre alors j'avoue que je n'ai pas bien suivi le reste. J'étais un peu fatiguée... Mais Bertrand a suivi, lui, et il m'a dit qu'en fait, la météorite avait heurté quelque chose dans l'espace et dévié de sa trajectoire. Il dit qu'elle se dirige droit sur nous. Qu'elle va nous percuter. Elle devrait tomber en Europe, elle fait la taille de la France, ça devrait être un désastre.

            Je ne sais pas si j'y crois. Il a pu mal comprendre. Je ne vois pas pourquoi ils diraient ce genre de chose aux informations. Ça sèmerait la panique si c'était vrai. Peut-être qu'ils ont dit que ça aurait du arriver et qu'en fait, non... Je ne sais pas trop. Ça m'inquiète mais je n'ose pas aller vérifier sur Internet. J'y trouverai un millier de théories plus ou moins valables et ça ne ferait que m'angoisser pour rien.

            Pourtant, Bertrand semble vraiment nerveux. Il est collé à la fenêtre depuis vingt minutes. J'espère de tout cœur qu'il s'est trompé. Qu'il a mal interprété. Que c'est une mauvaise plaisanterie des journalistes... Je commence à avoir mal au ventre...

 

 

            10/09/2012 :   Ces derniers jours, j'ai tout entendu. Je dors à peine, je suis angoissée. Je n'y croyais toujours pas à cette nouvelle apocalyptique mais malheureusement, c'est vrai. Aujourd'hui, ils ont dit qu'ils allaient ouvrir des comptoirs partout pour distribuer des places dans des abris. Je ne sais pas trop ce que ça veut dire. J'ai entendu dire que les places seraient très limitées mais... Je suis enceinte. Je pourrai peut-être avoir une place pour Bertrand et moi ? Sinon qu'est-ce que ça voudra dire ? Qu'ils nous laisseront mourir dehors ? Combien de gens vont-ils sacrifier ? Dehors c'est déjà la guerre en ville. Des magasins sont pillés, des maisons cambriolées. Ici ça va, nous sommes à l'écart de tout, mais c'est vraiment inquiétant. Tant pis, je dois absolument trouver le moyen d'avoir des places !

 

 

            12/09/2012 :   Ils sont fous, ils sont tous fous ! C'est pire que la guerre dehors ! L'armée est partout dans les rues pour éviter les débordements. Il y avait à la mairie une queue de plusieurs milliers de personnes ! J'ai mis vingt-six heures avant d'être reçue. On m'a refusé la place. J'ai dû insister, faire semblant d'avoir des contractions, un malaise... Ils m'ont emmenée à l'hôpital... L'infirmière qui s'est occupée de moi m'a dit que ce n'était pas normal, ils donnaient des places à presque toutes les femmes enceintes !

            On a attendu encore quelques heures avant que quelqu'un de l'administration vienne me voir. J'ai du payer, mais j'ai obtenu deux places. Je ne pourrai pas sauver mes parents mais au moins, je serai à l'abri avec mon époux et ma fille. C'est tout ce qui compte. Une chose pareille... Je ne pourrai pas y survivre sans lui. Maintenant, il va falloir préparer quelques affaires, ne pas se faire voler les places, et... dire adieu à nos familles, notre maison, la chambre neuve d'Ernestine... Je ne réalise pas vraiment je crois. Moi qui pleurais tout le temps, je n'arrive pas à verser une larme.

 

 

            20/09/2012 :   Ça y est, les choses deviennent concrètes. Aux infos, ils n'arrêtent pas de nous parler des consignes de sécurité mais jamais des dégâts prévus. J'ai peur que ce soit la fin du monde connu, un peu comme les dinosaures avant nous. Ils restent trop vagues là-dessus pour que ce ne soit pas grave. Même au bout du monde, au Japon, en Amérique, en Australie, même là, il y a des états de panique... L'impact va être terrible.

            Dans les rues, c'est le chaos, l'armée a du mal à tout gérer, il y a des tirs parfois... J'ai peur... Mais nos affaires sont prêtes. Toute notre vie rangée dans un sac à dos. C'est terrible. Mais nous devons partir... Dire adieu à nos parents, nos frères et sœurs... Je vais chercher Bertrand. J'espère pouvoir de nouveau écrire dans ce journal quand nous sortirons du bunker.

 

 

 

            La jeune femme rangea son cahier et son stylo bille dans son sac et monta au premier étage. Elle ouvrit doucement la chambre de sa fille et y trouva son époux, assis sur le sol, tenant dans ses mains la peluche de girafe qu'ils avaient achetée. Elle lui posa une main sur l'épaule et il ne se retourna pas, soupirant seulement. « Mon amour, nous devons y aller, nous avons beaucoup de route à faire. » Il soupira de nouveau et se leva, se tournant vers sa femme. Ses joues étaient baignées de larmes et elle l'enlaça, retenant ses propres pleurs. « Tu crois qu'on va s'en sortir ?

            - Bien sûr mon cœur, nous avons des abris ! Pourquoi abriteraient-ils les gens si c'était inefficace ? » Il ne répondit pas. Elle aussi doutait mais elle ne pouvait pas l'admettre. S'ils craquaient tous les deux, ils n'avanceraient plus. Après tout le soutien qu'il lui avait apporté, elle pouvait bien être forte pour deux cette fois-ci.

            Ils prirent quelques minutes pour dire adieu à la maison, à leur maison, qu'ils avaient fait construire ensemble, à leur image, pour eux, pour y fonder une famille, y vieillir et pourquoi pas y mourir. Mais ils allaient peut-être mourir bien plus tôt que prévu, loin de tout, avec la seule satisfaction d'être ensemble. Ils montèrent en voiture en silence, tristes, mornes, et s'éloignèrent sans se retourner, sans même un regard dans le rétroviseur, retenant leurs larmes...

 

            Les adieux à leurs proches furent plus rapides que prévus. Leurs deux familles s'étaient rassemblées dans la grande cave du père de Bertrand et ils avaient prévus de quoi survivre enterrés pendant quelques temps. Certains semblaient y croire mais les plus âgés n'étaient pas dupes. Les embrassades furent longues, les mots d'amour sincères, les larmes nombreuses, mais ils finirent par se séparer. Ils ne devaient pas arriver en retard. L'impact était prévu pour dix à quinze jours plus tard, déjà le ciel leur paraissait menaçant, et le bunker était loin, les routes difficilement praticables. Le père de Bertrand lui donna un revolver, au cas où ils seraient agressés sur la route, puis ils partirent enfin, la gorge nouée et le cœur serré. Ils ne les reverraient jamais... Ils le savaient. Si perdre un proche était toujours une épreuve terrible, là, ils avaient la sensation atroce de les abandonner. De les condamner à mort. Ils avaient bien pensé à leur donner les places mais à qui ? Lesquels sauveraient-ils, condamnant les autres ? Et puis... Elle était enceinte... Ils avaient eu tant de mal à avoir ce bébé, ils ne pouvaient pas se résoudre à le tuer pour préserver des personnes qui de toute façon mourraient bientôt de vieillesse... C'était dur et certainement très injuste mais ils n'avaient pas le choix.

 

            Ils roulèrent presque deux jours, devant parfois faire demi-tour à cause des routes encombrées, dans un silence pesant. Parfois, Andréa murmurait un « Je t'aime » discret auquel son mari répondait par un sourire et une caresse sur sa joue. Ils ne rencontrèrent pas de pillards mais chaque fois qu'ils approchaient d'un groupe de personnes arrêtés au bord de la route, ils ne pouvaient s'empêcher d'avoir peur. Ça n'avait pas de sens, ils le savaient, on ne lisait pas sur le visage « Nous avons deux places pour le salut », mais l'angoisse les étreignait malgré tout. Ils dévisageaient tout le monde, cherchant chez eux à lire leurs mauvaises attentions. Ils ne s'arrêtèrent jamais. Ils ne prirent personne en stop, n'aidèrent aucun automobiliste en panne, ils roulaient sans s'arrêter. Ils finirent par arriver à une longue file d'attente encadrée par des chars et des jeeps de l'armée. Ils étaient à bon port. On leur fit signe de quitter leur véhicule et de se diriger à pied vers la zone d'entrée.

            Ils marchèrent, se tenant la main, n'osant lever les yeux vers le ciel bleu qui leur apportait tant de peur et de peine. Des centaines de personnes étaient là, beaucoup, sans place, qui tentaient leur chance malgré tout. Ils durent attendre des heures, debout dans la chaleur de cette fin d'été, Bertrand soutenant sa femme qui se fatiguait et avait parfois des vertiges. Elle ne se plaignait pourtant pas, eux au moins auraient une chance d'être sauvés, si petite soit-elle...

            Après une éternité, ils arrivèrent enfin devant le grand portail gardé par une quinzaine de militaires. « Vous avez des places ? » Andréa sortit les deux précieux billets et les tendit à l'homme face à elle. Il les détailla, les retourna, les regarda par transparence, dévisagea la femme et s'écarta. Elle passa et se retourna pour prendre la main de son mari, soulagée d'être passée, mais le militaire l'empêchait d'entrer. « Vous ne pouvez pas entrer sans place monsieur ! » Andréa se retourna vers lui : « Mais c'est mon mari ! Nous avons deux places !

            -Vous êtes enceinte madame. Deux places c'est pour vous et le bébé. Si vous voulez que votre mari entre, laissez donc le bébé dehors ! » Il éclata de rire mais la femme ne comprit pas tout de suite. Elle fut saisie par le bras pour être emmenée plus loin mais elle sortit vite de sa torpeur et hurla : « NON ! Vous ne pouvez pas faire ça ! Bertrand ! » Ce dernier lui sourit, haussa les épaules, murmura qu'il l'aimait et pointa le revolver de son père sur sa tempe avant de tirer. Ce fut si brusque que son épouse ne réalisa d'abord pas ce qu'il venait de se passer. C'est en voyant les militaires crier et saisir le corps, une flaque de sang s'agrandissant à leurs pieds, qu'elle comprit et se mit à hurler de nouveau, à se débattre. Un deuxième homme la saisit et elle fut emmenée de force dans une sorte d'énorme garage souterrain. Une petite centaine de personnes, principalement des femmes, étaient rassemblées déjà, mais personne ne semble la remarquer.

            Un homme en blouse blanche s'approcha d'Andréa et, sans lui poser la moindre question, lui piqua le bras. Très vite, elle se sentit mal, fatiguée. On la porta sur un lit de fortune près d'une femme d'une trentaine d'années serrant contre elle un nourrisson. Elle n'était plus en état de penser. Elle avait la douloureuse sensation de vivre comme à l'extérieur de son corps. Revoyant sans cesse le regard bleu de son mari, ses lèvres prononcer des mots d'amour, puis la détonation, l'éclair rouge, l'odeur de brûlure et de sang... Elle émergeait alors en pleurant, regardait autour d'elle et de nouveau, elle revoyait son époux, éloigné par les militaires, leurs mots : « Laissez donc le bébé dehors... », les yeux bleus, les cheveux blonds soulevés par le tir, les mots d'amour, l'odeur de brûlé...

            Elle ne sut pas depuis combien de temps elle était dans cet état quand elle sentit des bras autour de ses épaules. Sa voisine venait de l'enlacer et lui murmurait des mots amicaux qu'elle ne comprenait pas. Le silence régnait d'une manière étrange. Les militaires les avaient rejoints. Il y avait désormais presque deux cents personnes dans ce hangar souterrain, dans cette tombe... On entendit un grondement sourd et la lumière s'éteint soudain. Andréa murmura : « Quel dommage... On ne saura jamais si les Mayas avaient raison... » 

 

 


 

 

Voici donc la première nouvelle, à partir d'aujourd'hui et ce jusqu'au dimanche 27 mai, vous allez pouvoir voter.
Petit rappel, un vote est un petit commentaire avec une note de 0 à 5, argumentée (^-^)


Cette dernière précision est de plus importante car une note seule n'a que peu d'intérêt et n'est pas très représentative. Je vous la demande seulement pour un petit bilan à la fin du mois mais je pense que ce qu'attendent vraiment les auteurs, c'est un petit avis. Merci  

 


 

Les votes pour ce texte sont clos ! (^-^)
Merci infiniment pour vos participations ; 30 vote c'est vraiment exceptionnel, je reste sans voix ! 


Publié dans 2ème page

Commenter cet article

Asia M 29/05/2012 01:23

Ah, dommage ! J'avais oublié qu'on n'avait qu'une semaine pour voter... J'aurais peut-être fait un petit effort, même si la semaine dernière était assez chargée par ici. :)

En tout cas, pour l'auteure : nouvelle intéressante, j'ai bien aimé l'humour au début, mais le mélange des genres m'a un peu moins convaincue... Comme si le thème avait été pris trop à la lettre.
J'ai ressenti les émotions positives, mais moins les négatives.

Solenne 28/05/2012 11:24

Un grand merci à tous! N'ayant toujours pas relu cette nouvelle, je sais pas si la fin est si rapide que ça mais ça m'étonnerai pas! J'étais pas motivée pour un tel sujet. :)
En tout cas, je suis ravie que les personnages paraissent antipathique ou culcul car... C'est ce qu'ils sont! De vrais humains comme j'en vois dès que je sors! ;p
Mais merci beaucoup à tous et merci à Mina pour son super concept! Maintenant, il faut voter pour les autres! ;p

FelindradeChaterlay 27/05/2012 18:40

Comme d'hab, j'arrive presque à la fumée des cierges ! Tu vas me répondre que ça va avec l'ambiance fin du monde de ton histoire...
J'ai trouvé ta nouvelle fluide et agréable à lire, mais... Et oui ! Il y a un "mais", je n'ai pas accroché à ton (ta) personnage principal. Mon aversion de la maternité sans doute... Les femmes
enceintes, et qui nagent dans la félicité, je trouve ça cucul !
Pour la note, je dirai 3.5/5

Mina 28/05/2012 11:14



Merci de ton vote (^-^)



cecilia 26/05/2012 18:32

pas facile de rédiger sur l'enthousiasme de devenir mère quand c'est un truc qui vous berck! ça c'est plutôt bien ficelé, l'histoire aussi, les persos antipathiques à souhait ;)
après certes, c'est une nouvelle mais la fin est un peu ... rapide? l'impression que supprimer ces 2 (3) êtres très vite est une priorité sur la possibilité de donner des réponses quand aux
évènements se passant dans ce lieu final. en fait je reste un peu sur ma faim avec cette fin (ouais je sais, c'est nul) mais j'aime toujours autant son écriture. 3,5 sur 5

Mina 28/05/2012 11:14



Merci de ton vote Cécilia (^-^)



Callie 25/05/2012 23:33

4/5. Pas 5, car j'ai trouvé la fin prévisible (peut-être parce que je connais les autres écrits de Solenne?) et que d'habitude elle me surprend, mais là, j'ai vu arriver le truc.
Et 4 points, parce que je ne me doutais pas que sur un sujet tel que celui-ci (la grossesse), bah Solenne s'en sortirai aussi bien.

Mina 28/05/2012 11:12



Merci de ton vote Callie (^-^)